"Poligeek, providing you with edge-cutting political analysis since 1921"
Comme vous le savez (ou peut-être pas d’ailleurs), j’ai la chance de travailler pour les industries pharmaceutiques, secteur qui me passionne pour plein de raisons.
A ce titre, et de part la modeste formation en biologie que j’ai pu recevoir, je suis peut être plus sensible à certaines choses que d’autres liées à ce secteur et je vais en profiter pour vous parler des médicaments princeps et de leurs pendant génériques, qui ne sont pas forcément en l’état la solution vers la réduction du trou de la sécurité sociale... mais nous verrons cela plus tard. Ce n’est peut-être pas le sujet le plus Poli*Geek qui soit mais je me recouvre du drap de l’opendata et je fais ce que je veux. Vous verrez, c’est sympa quand même, si si promis !
Alors tout d’abord, qu’est-ce qu’un médicament princeps ? Un princeps est un médicament qui est "original", c’est à dire qui n’est pas une copie à l’identique d’un autre composé pré-existant. On dénonce souvent les laboratoires pharmaceutiques aux vues des gros bénéfices réalisés (8,4 milliards € de bénéfices nets pour Sanofi Aventis en 2009) mais ce qu’on ne dit peut-être pas assez c’est que pour trouver et commercialiser un médicament, ce même laboratoire doit a peut près investir 1 milliard $ en R&D, et encore, sans garantie de trouver quoi que ce soit (Sources : ici et là) !
Par ailleurs, dés qu’on trouve une molécule a priori un tant soit peu prometteuse, on se précipite pour la breveter pour éviter qu’un copain tombe dessus. Le problème, c’est qu’entre le moment où on applique un brevet et le moment où on commercialise le médicament, on passe en moyenne 10 ans à réaliser les tests cliniques nécessaires pour prouver que le médicament fonctionne bien. De fait, il ne reste que 10 ans (un brevet classique pour un médicament dure 20 ans) pour se rembourser du milliard investi et essayer d’éponger les centaines de millions investis à perte sur d’autres composés qui n’ont rien donné. Enfin, cela ne surprendra personne mais il est de plus en plus difficile de trouver de nouvelles molécules innovantes (donc ça coûte plus cher en R&D par molécule) et celles-ci ne s’appliquent qu’à des maladies de plus en plus ciblées, donc à des "marchés" de plus en plus restreints...
Jusque là vous me direz : "Oh ça va, ils ont pas de quoi se plaindre, si ils se font des milliards de bénéfices c’est qu’ils ne doivent pas être trop malheureux !" et vous aurez parfaitement raison. L’industrie pharmaceutique est un peu une géante partie de poker, où vous ne connaissez pas vos cartes d’entrée de jeu mais une fois que vous avez quelque chose, c’est "easy mode" !
Mais voilà l’état, cherchant à réduire le déficit de la sécurité sociale, se dit que ce monopole de 10 ans est largement suffisant et pousse de façon éhontée le médicament générique une fois celui-ci autorisé. Les chiffres de la part du médicament sur le budget de la sécu sont très difficiles à trouver mais je peux vous assurer que cela ne compte que pour une fraction très limitée, mais passons, il n’y a pas de petites économies. Pour ce faire, le gouvernement "encourage" financièrement les pharmaciens et les médecins prescripteurs à passer systématiquement aux génériques.
Cependant, si les médicaments génériques sont la version économique du médicament original, et qu’on considère que les 10 ans sont suffisant pour que le laboratoire princeps se rembourse sur les risques pris en investissant en R&D, alors pourquoi pas...
Néanmoins, le générique n’est pas la copie conforme du médicament de départ et les économies pour la sécurité sociale ne sont pas aussi évidentes que cela :
Vous aurez compris je ne suis peut être pas le plus grand fan au monde des médicaments génériques et je pense que priver les laboratoires princeps d’une part importante du marché n’encourage pas la R&D alors que c’est impératif si nous ne voulons pas stagner en soignant les maladies de demain avec les médicaments d’hier.
Pour autant, je reconnais les avantages du médicament générique qui peut pour certaines personnes être plus efficace que la version originale et le principes de libre concurrence qui ne peut que m’encourager à accueillir le médicament générique une fois le brevet tombé dans le domaine public. J’avais juste vu récemment trop d’incitations au générique et je souhaitais rétablir partiellement la vérité pour ne pas que vous croyez que le générique était la solution à tout ni que les laboratoires pharmaceutiques étaient des ogres de pouvoir qui ne vivaient que pour se repaître de notre souffrance et s’en mettaient plein les poches sans raison. C’est ni tout blanc, ni tout noir, juste encore un sujet compliqué !
Afin d’essayer de ne pas faire que critiquer mais être force de proposition, je pense que permettre aux pharmaciens de nous délivrer la quantité exacte de médicaments prescrits dans des petits flacons comme aux USA améliorerait :
Il y aurait encore pleins de sujets intéressants à traiter sur le sujet de l’industrie pharmaceutique mais je vais attendre avant de les lancer et revenir à des sujets plus Poli*Geek, sinon je vais me faire battre (gentiment je vous rassure :) ) !
Edouard
12/11/2010
00h29
Salut Yeti,
Merci pour tes encouragements !
En effet, la plupart des laboratoires princeps ont aussi leurs propres laboratoires génériques (par exemple : Sanofi Aventis possède intégralement Winthrop, et Novartis possède Sandoz) sans parler des mammouths du secteur (TEVA l’Israélien par exemple) qui sont eux indépendants. C’est assez paradoxal selon moi car les laboratoires princeps se plaignent de la concurrence "déloyale" des génériqueurs mais d’un autre côté ils sont aussi génériqueurs de leurs propres produits... Cependant ils seraient bêtes économiquement de ne pas génériqués leurs propres produits vu que cela limite la perte astronomique de part de marché une fois le brevet arrivé à son terme.
De fait, j’admire beaucoup le laboratoire Roche qui reste sur le secteur des médicaments princeps à fortes valeurs ajoutées, qui dénonce les génériques mais qui par contre s’interdit de faire lui-même des copies de médicaments afin de pouvoir rester cohérent dans son discours.
Pour le coté "bioéquivalence", tu as raison cependant les contraintes environnementales et réglementaires (par l’EMEA ou la FDA) imposés aux génériques font que le principe actif est bien respecté... en tout cas si tu souhaites le vendre en Europe ou aux USA.
Yeti
11/11/2010
21h32
Merci pour ton article Edouard. Il faudrait un jour que je m’attaque à l’aspect santé sur mon blog, il y a de quoi dire.
Pour ne pas noyer les lecteurs après vos pavés, juste deux reflexions :
1) Beaucoup ont l’image de la méchante multinationale pharmaceutique qui fabrique le princeps contre l’entreprise familiale qui veut votre bien en fabriquant un générique moins cher, mais que le lobby pharmaceutique veut empecher avec armée d’avocat et brevets fumeux... Et bien, il faut savoir que les génériqueurs sont aussi des grosses multinationales ou filiales de multinationales (Merck, Winthrop, Sandoz...)
Apres c’est une question de pognons entre eux, pas prioritairement pour donner des médicaments bons marchés à la populace.
2) Dans un générique, on ne controle que la bioéquivalence de la molécule active. Après libre à vous de la fabriquer avec la méthode que vous voulez. A moins que je dise des conneries, si une entreprise chinoise (oui c’est volontaire, pour insister sur l’aspect bas de gamme) décide d’utiliser un procédé de synthèse de cette molécule différent, rien ne l’en empêche. Et personne ne viendra tester les résidus de synthèse tant que la molécule finale est là.
Ca ne présentera aucun risque pour 99% des gens, mais le risque existe.
D’ailleurs on ne générique pas les médicaments qu’on donne aux enfants.
Pour la question pognon, déremboursement, etc. C’est un probleme politique. Moins rembourser par la sécu, reviendrait à reporter la charge sur les mutuelles privées et la mettre bien profond aux pauvres qui n’en ont pas, mais ca reste un débat très compliqué.
Edouard
9/11/2010
14h38
Salut et merci à toi pour cette belle réponse bien argumentée, ça fait chaud à mon petit coeur !
Bien que tu ai raison sur un certain nombre de points (que je détaillerais plus bas), il me semble que tu fasses un certain nombres d’amalgames et je vais tenter de répondre à tes objections du mieux que je peux :
USA vs. FRANCE ET PRIX DES MEDICAMENTS :
Je considère tout d’abord que la France possède un des sinon LE meilleur système de santé et je ne souhaite pas importer les dérives d’autres pays chez nous (on en a assez comme cela).
En ce qui concerne les médicaments de préscription (passage obligatoire chez le médecin) : Ce que je propose est simplement de donner au pharmacien le droit de nous vendre la quantité exacte de médicaments préscrits dans le cadre d’un traitement demandé par le médecin. Par exemple si tu doit être traité contre une infection bactérienne avec un antibiotique, le médecin pourrait te préscrire : "1 comprimé matin et 1 le soir pendant 3 semaines de l’antibiotique X". Aujourd’hui en pharmacie le pharmacien te donnerai, si on prend des boites de 20, 3 boites afin de couvrir tes besoins. Néanmoins dans l’histoire tu te retrouveras avec un trop grand nombre de pillules, 18 exactement, qui sont un gachi pour toi et une dépense inutile pour la sécu. Il serait plus interessant pour tout le monde que le pharmacien te donne une boite contenant exactement 42 (7 jours x 3 semaines x 2 pillules / jour) pillules. Cela permettrait en plus de t’astreindre à "vider" la boite et donc suivre ton traitement jusqu’au bout. Pour autant je n’encourage pas du tout un assouplissement de l’accès aux médicaments et le système français est à mon sens très bien fait comme cela.
En ce qui concerne les médicament OTC (over the counter, non forcément soumis à prescription) : Il est tout à fait possible de conserver le système actuelles de tablettes avec un nombre donné de doses, c’est vrai que c’est pratique, en sachant qu’un client peut parfaitement faire le tour des pharmacies pour dépasser la dose autorisée et se suicider... c’est super gai ce que je raconte moi !
Je n’ai jamais plaint les laboratoires non plus, ils vivent bien comme cela. Au passage, la différence de prix dont tu parles couvre encore les OTC (sans prescription) qui, bien qu’étant des "médicaments", ont un effet bien moindre qu’un médicament sous prescription. De fait cela s’apparente plus à de la santé "bien être" que du traitement à proprement parler. Je ne dis pas que le paracétamol n’est pas efficace, mais que le prendre pour soulager son mal de tête est une approche "homéopathique" que je n’ai pas voulu traiter en détail dans l’article. De plus, toute la partie OTC / parapharmacie obéit à une logique beaucoup plus proche de la grande consommation et je n’ai pas voulu mélanger les 2. Si cela interesse les gens, je serais ravi de rentrer plus dans le détail si besoin. De mon côté, je parlais des médicaments sur prescription qui possèdent un allignement sur les prix beaucoup plus régulier car c’est conditionné par le taux de remboursement par la sécu.
VACCINS vs. MEDICAMENTS ET TESTS CLINIQUES :
Là aussi (il est chiant Edouard à la fin, il ne fait que des cas particuliers !), le fonctionnement biologique et le mécanisme de mise sur le marché des vaccins sont extremements différents de ceux des médicaments "classiques". En sursimplifiant, le principe du vaccin contre la grippe était déjà validé depuis longtemps. La nouvelle "variante" qui exprimait les protéines de surface correspondant à la souche H1N1 n’était qu’un "bidouillage" par rapport au principe fondamental de ce vaccin. C’est comme la mise sur le marché de 2 voitures différentes ou de la même pré-éxistante mais avec une couleur différente... la première solution demande beaucoup plus de vérifications de la part du service des mines que l’autre.
Pour les tests cliniques de médicaments, je ne vais pas les expliquer en détail mais en gros ils prennent 10 ans et sont très strictement contrôlés. Comme partout il existe des fraudes et celles-là sont très fortement médiatisées. Cependant le système marche bien dans son ensemble et les 2 ou 3 anomalies ne doivent pas entrainer un boulversement du système (un renforcement des contrôles à la limite pourrait être intéressant). Pour faire un autre parallèle facile, les crashs d’avions sont très médiatiques et tuent de nombreuses personnes, le voyage aérien reste pour autant un des modes de transport les plus sûrs !
ABUS DE MEDICAMENTS :
Je voulais juste revenir sur le diantalvic (pauvre Sanofi Aventis, ils ont soufferts dans ta réponse ;) ). Comme tout médicament, le diantalvic possède des effets secondaires plus ou moins funkys mais comme me disait un de mes anciens chefs : "si il n’y a pas d’effets secondaires, ce n’est pas un médicament". Ce qui s’est passé c’est que le médicament est devenu un outil de choix pour le suicide des adolescentes (par abus évidemment) au Royaume Uni et au lieu de modifier l’accès à ce médicament dans ce pays, la commission européenne a préféré l’interdire partout en invoquant le (réel il est vrai) bénéfice rendu mitigé aux vues d’autres antalgiques. Si on veut crier au scandale il serait plus juste de prendre des médicaments tels que le Vioxx (Merck) ou Accomplia (si tu veux rester chez Sanofi Aventis) dont l’utilisation "normale" conduit à des effets secondaires lethaux (arrêts cardiaques chez le premier et comportements suicidaires chez le second) qui ont été "minimisés" lors du dépôt du dossier d’autorisation de mise sur le marché (AMM) auprès des différentes instances. Là encore il ne faut pas que ces exceptions gouvernent le fonctionnement des tests cliniques, qui sont tellement contraignant qu’il existe pour certaines catégories (les maladies rares notamment) de maladies des "raccourcis" qui permettent la mise sur le marché de médicaments efficaces mais qui ne verraient jamais le jour sinon, tellement les conditions peuvent être strictes et contraignantes.
PART DES MEDICAMENTS DANS LE BUDGET DE LA SECU :
Quand je dis que le budget des médicaments est faible, c’est parce que les autres éléments pris en charge par ce monstre sont largement plus important en valeur. Si on prend par exemple les retraites ou le remboursement des jours en arrêt maladie, on se rends compte que la petite boîte de médocs est faible à côté (sauf des traitements ultra-couteux comme les chimiothérapies je suis d’accord mais celles-ci restent heureusement ultra-minoritaires). Pour autant ce n’est pas négligeable et on parle en millions d’euros évidemment. Ce que je cherchais à mettre en avant est que la part des médicaments est petite par rapport aux autres et cependant on en fait un battage médiatique immense... alors que c’est le sommet de l’iceberg de la sécurité sociale.
J’espère avoir répondu à tes questions et n’hésite pas si tu as d’autres remarques sur l’article !
T3kr0m
9/11/2010
13h24
Amusant mais je suis en totale contradiction avec toi cette fois ci.
Je vais reprendre dans l’ordre inverse de ce que tu as énoncé :
les USA sont le mauvais exemple en matière de pharmacopée. Les médicaments y sont très cher, peu documentés et pour une partie en vente libre ( rien qu’à voir les Rite Aid et tu comprends le business derrière ). De plus, ils n’ont pas nos barrière médicamenteuses. Par exemple on peut te vendre une boite de 100 cachets de paracétamol. Je pense que tu le sais mais en France c’est interdit et les boites de doliprane ( ok je parle d’une marque ^^ ) sont vendues avec la limite tolérée par le foie. C’est surement très hypocrite parce que je prends mes boites de doliprane par 2 mais ca fait partie des garde fou que l’on a. Pareil, là bas je me suis acheté du zirtec ... C’était sans ordonnance bien évidement dans les rayons d’un grand magasin.
je reviens sur la France avec ta comparaison princeps / générique. Personnellement et là je parle en tant que consommateur, je prends souvent le générique car c’est beaucoup moins cher. Je n’irais pas pleurer sur les Sanofi & co qui à force de lobbying ont pu s’installer très confortablement et je pense que le milliard investi concerne fort peu de molécules ... Certaines molécules étant trouvées pour peu d’argent ( et rachetées ). C’est vrai que l’excipient joue dans l’efficacité du médicament mais là encore ... Enfin je n’ai pas vu bien de différence. D’ailleurs quizz des tests en labo, tu parles de 10 ans non ? Je pense que l’on peut faire référence à la grippe aviaire et aux vaccins qui ont vu leur délais de tests en labo bien réduits ... De manière plus globale, j’ai entendu parler de tests en labo biaisés, diminués voir complètement ignorés ... Tu parles de légalité mais j’ai des doutes que la plupart des molécules suivent bien tout ces tests. La preuve avec le diantalvic ( oui encore une marque ) retiré de la circulation il y a peu de temps pour cause de feature pas funky du tout.
l’utilisation de référence au trou de la sécu est peut être pas importante pour toi mais même si l’état force pas mal pour que ca passe pour des gens qui gagnent pas des masses d’argent le générique est aussi la possibilité d’avoir des médicaments. Si on arrête de rembourser certaines personnes ne pourront plus prendre leur médicament.
la part des médicaments dans les remboursements de la sécu ... Je ne pense pas que ce soit infime. Si l’on prends un consommateur comme moi, alors oui c’est infime ( en fait inexistant même ) mais si tu penses à tout les petits vieux qui remplissent leur pilulier ou aux grands malades ... Pour rappel certains médicament pour le cancer coutent plusieurs milliers d’euros. Ça fait mal au portefeuille. Bien sur, il y a également les dépenses de santé en hôpital mais je ne pense pas que les médicaments soient une paille dans les dépenses de la sécu mais bien au contraire une charge très importante.
erysfoly
2/02/2012
15h03
Bonjour,
Bon cet article date d’un peu plus d’un an mais tant pis, je tente et peut-être que l’auteur sera toujours en vie pour me répondre ! :)
Voilà, j’ai une question, les remboursements des médicaments génériques sont les mêmes que pour les princeps ?
En effet, dernièrement, le médecin m’a prescrit un médicament et la pharmacienne a voulu me donner un générique. Je n’étais pas trop pour, j’essayais de lui faire comprendre sans embrouille et une autre est venue rétorquer que je n’avais pas le choix : si je prenais le princep je n’étais pas remboursée.
Je dois dire que ça m’a choquée, mais je n’ai pas eu le choix, n’étant que pauvre étudiante... J’ai pris le générique. Mais personnellement, j’ai toujours une certaine crainte envers les génériques et je ne comprends pas qu’on soit obligés de prendre ceux-là au lieu des princeps...
Donc, la pharmacienne a-t-elle abusé de son statut (je-suis-pharmacienne-je-m’y-connais-et-pas-vous) ou bien j’aurais du insister car la sécu rembourse de la même façon les deux sortes de médicaments ?
En espérant avoir une réponse. :)
Merci pour l’article, c’est très enrichissant ! (j’ai appris plein de choses alors merci ! )